Pourquoi je me sens davantage Européen que Français – and why you should too, maybe.
NOTE : cet article a initialement été écrit en octobre 2011. Il avait vocation à être le premier d’une série de deux ou trois – mais la panne d’inspiration est arrivée, impitoyable…
A force de feuilleter la presse, de faire semblant de se passionner pour les dossiers de Courrier International, de lire les tribunes partisanes publiées dans Le Monde et les éditoriaux enflammés de, par exemple, Jacques Attali sur Slate.fr, à force de trainer dans les couloirs de Sciences Po, cela devait finir par arriver : et ci-dessous, voici ce qui ressemble le plus à un article engagé parmi toute ma production écrite.
Ainsi je me sens plus Européen que Français. Clarifions-bien les choses pour que je ne me retrouve pas extradé à Bruxelles : je suis Français, et Lillois de surcroit, et je présente évidemment un certain nombre de particularités qui trahissent ma nationalité et mon lieu de naissance. Seulement, en y réfléchissant une seconde, on se rend facilement compte que nombre de valeurs identifiées comme “françaises” sont en vérité partagées par l’Europe entière. Nous n’avons de fait ni le monopole de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, ni l’exclusivité des droits de l’Homme, et n’en sommes peut-être même pas les meilleurs défenseurs sur le continent.
Au delà du folklore et de points de détail, les Européens (“occidentaux”, au moins) se ressemblent énormément d’un pays à l’autre. La démocratie libérale et pluraliste s’y est imposée partout, ainsi qu’une certaine idée de la vie politique et une certaine conception du rôle de l’Etat. Les différents clivages peuvent presque se décalquer et l’on peut aisément comparer entre eux les différents partis nationaux, leur trouver presque toujours des homologues, que ce soit entre la France et l’Allemagne ou l’Espagne et la Suède – pour le dire autrement, nous avons tous à peu près la même gauche et la même droite, ce qui nous permet d’ailleurs de créer des “blocs” (sociaux-démocrates contre conservateurs et libéraux) relativement homogènes au Parlement Européen.
L’Europe entière est globalement traversée par les mêmes tendances (au libéralisme, à l’individualisme…) ainsi que d’une certaine modération qu’on ne retrouve pas forcément aux Etats-Unis, par exemple. Bien sûr que les extrêmes existent en Europe, qu’il leur arrive malheureusement de progresser depuis dix ou vingt ans ; mais les Européens restent dans l’ensemble relativement modérés. Nous n’avons pas de Tea Party, pas de massifs lobbies pro-armes à feu ou contre l’avortement, nous ne donnons pas (ou plus) une place démesurée à la religion – et les décisions abruptes font figure d’exception en Europe. L’homme politique européen se trouve majoritairement dans une sorte de centre (droit ou gauche), son programme paraît souvent peu ambitieux mais il est généralement gouverné par une relative rationalité et un “réalisme” qui peuvent décevoir, sans être foncièrement mauvais.
Se considérer davantage Européen que Français permet de se focaliser plus sur ce qui nous rassemble que ce qui nous sépare. Et qu’est-ce qui sépare les Européens ? Notamment :
- Les histoires nationales. Il est vrai que les diverses nations européennes ne se sont pas formées toutes de la même manière, qu’elles ont vécu chacune des évènements différents, des régimes différents, etc. Néanmoins, d’un autre côté on peut se dire que toutes les histoires nationales européennes sont liées entre elles, également, que leur passé est inévitablement commun à un certain degré. Surtout, autant que l’Histoire, le résultat actuel est important : or on se rend bien compte que malgré des histoires nationales différentes les pays européens sont tous parvenus à atteindre un grand nombre de points communs sur le fond.
- La langue. Quasiment chaque pays à la sienne, et il est vrai que cela pose une indéniable limite de cohésion entre les Européens. La barrière linguistique empêche encore nettement un Français de se sentir chez lui aux Pays-Bas, par exemple, bien qu’il y retrouve un mode de vie presque identique… Mais ce n’est pas quelque chose d’infranchissable : il existe bien de nombreux pays aux multiples langues officielles, ce qui montre que la langue importe moins qu’une certaine “culture partagée”. Et l’anglais – même maltraité au point de devenir étranger à l’oreille des anglo-saxons – permet de résorber bien des problèmes d’incompréhension potentielle.
Il faut donc bien voir qu’aujourd’hui les Européens partagent essentiellement les mêmes valeurs, que leurs systèmes politiques se ressemblent fortement (au-delà de quelques divergences souvent de l’ordre du cosmétique), et plus généralement, qu’il existe une sorte de “culture européenne”. Nous avons les mêmes modes de vie, écoutons la même musique, voyons les mêmes films, achetons les mêmes produits, buvons la même bière, aimons les mêmes sports – bien que cela puisse être vu comme un simple effet de la mondialisation, cela contribue néanmoins à nous rapprocher plus encore.
PS : vous avez le droit de dire que j’enfonce des portes ouvertes, bien entendu. Ce serait sans doute vrai – néanmoins, je ressentais pour une fois le besoin de les enfoncer moi-même.

Dommage que l’article ne soit pas plus long, tu aurais vu qu’aucune de ses idées ne supporte une analyse supérieure à trois lignes.
Tu enfonces effectivement des portes ouvertes. Là où tu innoves c’est qu’en plus tu files dans le mur.
Lou
22/01/2012 à 13:59
Magnifique troll, je te tire mon chapeau…
Pourquoi un troll ? Je pourrais objecter quelque chose si tu avais fourni une critique concrète ; mais ce n’est pas le cas ici. En considérant, sans argumentation, que je vais “dans le mur” et que chacune de mes idées ne survivrait pas à un développement, tu te places du côté de ceux qui pensent qu’une européanisation poussée n’est pas possible, qui le croient fortement, sans que rien d’insurmontable ne vienne étayer cette croyance.
Contredis-moi, go on ! Mais fais-le bien.
Kalès
22/01/2012 à 14:45
Impressionnant ce diagnostic d’europhobie sur la base d’un commentaire de trois lignes.
En revanche je serais inquiet que le sentiment européen passe, comme le suggère le titre de ton article, par une concurrence d’appartenances. Je devrais nécessairement me sentir “moins” Français pour être “plus” Européen, sous peine de me placer du côté des rétifs à l’européanisation ? Je veux croire que ton fédéralisme est plus nuancé que cette classification furieusement binaire.
Je comprends ton besoin de concret, surtout après une analyse aux concepts aussi inédits que précis – j’adore le coup des “décisions abruptes”, le “réalisme foncièrement mauvais” est bien aussi. Mais j’ai peur de ne pouvoir apprendre grand-chose à quelqu’un qui renvoie l’histoire et la langue au rang de “folklore et de points de détails”.
Bien sûr il y a des contraintes logistiques, pour démontrer l’inanité des différences nationales en une page il ne s’agit pas de faire dans la nuance. Mais là ça tient moins du manifeste que de la brève de comptoir.
Lou
22/01/2012 à 16:43